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Interview de Luka Modric : « Le physique ne supplantera jamais l’intelligence »

nico
22-10-2018 20:50  


Interview de Luka Modric parue dans France Football du 16 octobre 2018. (Interview conduite par Pascal Ferré et Frédéric Hermel, à Madrid)

 

 

« Vous êtes un enfant de la guerre des Balkans. À quoi rêvait le petit Luka sous les bombes ?

 Oui, c’était la guerre, et l’un des meilleurs moyens de m’évader, de m’éloigner de tous ces moments difficiles était de jouer au football. Je retrouvais mes amis pour taper dans la balle. Puis, peu à peu, je me suis mis à apprendre de manière plus structurée au centre de formation de Zadar. Je crois que j’ai voulu être footballeur professionnel depuis ma naissance, ou presque. Le foot a toujours été omniprésent dans ma vie. Aujourd’hui encore, quand je retrouve une photo de moi enfant, à coup sûr j’apparais avec un ballon. Le foot est vraiment mon premier amour. Enfant, je rêvais au succès, mais mon premier vrai désir était de jouer un jour pour la sélection croate.


Pourquoi la Croatie plus qu’un club en particulier ?


Parce que mon pays venait d’obtenir son indépendance (NDLR : en 1991) et que cela revêtait un sens très fort. Un peu après, il y a eu le Mondial 98 en France. J’avais alors douze ans et mes idoles de la sélection croate avaient atteint les demi-finales. Je voulais forcément leur ressembler.


Votre relation avec le football a-t-elle changé lorsque vous êtes passé pro, en 2003, au Zrinjski Mostar ?


Non, pas vraiment. Ou très peu. Je prends le même plaisir qu’à mes débuts. Globalement, la vision du foot que j’avais enfant et celle qui est la mienne aujourd’hui sont les mêmes. Je veux prendre du plaisir à chaque moment.


On a le sentiment que vous jouez encore comme un enfant, que votre football reste très ludique, presque insouciant...


Oui, c’est ça, et je suis ravi que l’on me voie ainsi. Je me sens bien quand j’ai le ballon dans les pieds, quand je pratique un beau football. C’est de cette manière que je m’exprime le mieux. C’est une bonne nouvelle que vous analysiez mon jeu de cette façon. Car cela signifie que les fans prennent aussi du plaisir en me regardant jouer. Ça me gênerait que les gens pensent qu’être sur un terrain puisse représenter une souffrance ou même un énorme effort pour moi.


Cette quête du plaisir est-elle compatible avec les exigences du très haut niveau ?


Mon premier objectif sera toujours d’être heureux dans ce que je fais. Mais l’obligation reste de gagner parce que, en définitive, c’est de la victoire dont on se souvient. Alors, ce que je tente est d’allier les deux, d’atteindre la victoire avec du beau jeu. En prenant du plaisir. Alors oui, chacun sait que certains matches se remportent sans élégance dans la manière de jouer, au terme d’une rencontre qui n’est pas belle. Cependant, j’ai appris à profiter de ça aussi car, sans la victoire, le beau jeu tout seul a moins de sens. Il faut savoir profiter des deux. Un but libérateur à la dernière minute au terme d’une rencontre fermée peut aussi apporter du bonheur individuel et collectif.


Quel est le dernier match au cours duquel vous avez pris un pied énorme ?


Je citerais trois moments : d’abord, contre la Juventus (4-1), il y a un an et demi, en finale de la Ligue des champions (le 3 juin 2017, à Cardiff). Je me souviens aussi d’un match de l’an dernier, face au Barça (3-1), en Supercoupe d’Espagne. Et le match de poules face à l’Argentine (3-0), l’été dernier en Russie. Je ne dis pas que je n’ai pas pris de plaisir à d’autres moments, mais ceux-là m’ont apporté une jouissance toute particulière. Qu’est-ce que j’étais bien sur le terrain !


Est-ce un hasard si ces trois matches étaient face à des rivaux prestigieux ?


Non, bien sûr. Plus le match est décisif, plus le risque est grand, plus l’adversaire est compliqué, et plus je prends de plaisir.


Où se niche exactement ce plaisir ?

À plein d’endroits, à plein de moments. Une simple passe au milieu de terrain peut me ravir, tout comme offrir une belle balle à un partenaire qui la transformera en but. Le plaisir peut se trouver également dans un mouvement spécial, celui qui surprend l’adversaire. Je refuse de faire toujours les mêmes choses, j’aime improviser, surtout avec l’extérieur du pied, ma surface favorite. C’est tellement naturel pour moi. Au début de ma carrière, le sélectionneur des Espoirs, Slaven Bilic, disait même que je frappais plus fort le ballon avec l’extérieur qu’avec l’intérieur. (Il sourit.)


Votre compatriote basketteur Toni Kukoc disait toujours qu’un panier rendait heureux une personne mais qu’une passe décisive faisait deux heureux. Vous êtes d’accord ?

Je suis totalement d’accord. C’est exactement de cette manière que je conçois le football. Oui, cela me rend heureux d’offrir des balles de but, d’aider à la création d’une occasion. C’est beau aussi de marquer, mais ma vision du jeu correspond parfaitement à celle de Kukoc.


Certes, mais est-il encore possible, dans le football moderne, d’avoir une vision quasi idéaliste du jeu ?


Oui, je le crois. D’ailleurs, il y a des équipes qui prouvent que l’on peut, en même temps, gagner et offrir un beau spectacle. Il existe différentes manières d’appréhender le football, mais je pense qu’allier les deux reste possible. Même aujourd’hui, alors que la condition physique des footballeurs est meilleure que jamais, il reste de la place pour le talent et la technique. Pour la recherche du beau. Et ce sera toujours comme ça car le football est un jeu qui se joue avec la tête. Tu peux mettre toute la force physique que tu veux, il y a une chose qui s’appelle l’intelligence footballistique, l’intelligence du jeu, qui sera toujours essentielle. Le physique ne supplantera jamais l’intelligence.


Est-il facile de rester altruiste dans un football aussi individualiste ?


C’est encore possible de l’être. Et j’en suis un bon exemple ! Il y a beaucoup de joueurs altruistes de très haut niveau dans le football d’aujourd’hui et je crois que, dans l’avenir, cette façon d’être sur le terrain sera chaque fois un peu plus appréciée encore. Même si, aujourd’hui, il semblerait qu’il n’y ait que les statistiques qui comptent, que seul le nombre de buts soit reconnu et que le reste n’ait pas d’intérêt, celui qui investit dans le bien commun, qui pense aux autres et à la réussite collective reste essentiel.


Ce n’est donc pas la fin des numéros 10...

(Il sourit.) Non, les 10 ne vont jamais disparaître. C’est le meilleur numéro au monde ! (Il sourit.)


N’avez-vous pas l’impression de vous être trompé d’époque ? Vous auriez été tellement plus à l’aise dans le football des années 70, par exemple, où un numéro 10 disposait de plus d’espace et de liberté...

Difficile à dire car c’est compliqué de comparer deux époques si différentes. J’ai du mal à me projeter car le football a évolué et il est ce qu’il est aujourd’hui. Oui, il semble plus difficile de jouer à notre époque puisqu’il y a moins d’espace et on se doit de l’accepter. De même que chaque saison qui passe le football est plus rapide. À moi de m’adapter. Je suis un amoureux de ce sport et j’aime regarder des matches du passé, des années 70 et 80. C’est fantastique ce que l’on peut voir, mais j’ai du mal à m’y projeter.


Avec quels footballeurs auriez-vous aimé jouer ?
D’abord, avec Boban, mon idole de la sélection croate. Ensuite, avec Zinédine Zidane, que j’ai eu la chance d’avoir comme entraîneur. Et avec qui nous avons vécu les plus beaux moments de l’histoire du Real Madrid, avec notamment ces trois Ligues des champions d’affilée. Parfois, il venait jouer avec nous et c’était impressionnant de voir son élégance et ses mouvements sur le terrain. J’aurais vraiment aimé un jour être son coéquipier. Et le troisième est Ronaldo Nazario.


Et Messi ?

(Il rit.) Je joue contre lui. Pas avec lui. Il est évident que Messi est l’un des meilleurs footballeurs de l’histoire, mais je ne jouerai jamais avec lui.


Vous, le discret, auriez-vous apprécié une carrière ultra médiatique à la Cristiano
Ronaldo ?
Je suis une personne plus timide et réservée et je n’apprécie pas cette surexposition médiatique. Franchement, cela ne m’intéresse pas trop d’aller plus loin dans ce domaine. Le monde qui m’entoure me convient tel qu’il est. Cristiano Ronaldo est à un autre niveau footballistique, et finalement c’est normal qu’il le soit aussi d’un point de vue médiatique. Moi, je préfère la simplicité.


Quelle est votre relation avec CR7 aujourd’hui ?

Elle est excellente. Nous avons passé six années magnifiques ensemble, ici, à Madrid, au cours desquelles nous avons développé de l’amitié et du respect mutuel. Maintenant qu’il est parti, nous restons en contact en nous envoyant des messages. Et, même si certaines personnes tentent de prouver que ce n’est pas le cas, je peux vous affirmer que nous continuons d’entretenir de très bons rapports.


Pensez-vous mériter d’avantage le Ballon d’Or que Ronaldo cette année ?


(Il sourit et met du temps à répondre.)

C’est une question très difficile et, à vrai dire, je n’aime pas parler de cette manière et clamer. “Oui, c’est moi qui mérite le Ballon d’Or !” L’important pour moi est d’être sur le terrain comme je le suis depuis des mois. Cette année 2018 a été sans aucun doute la meilleure de ma carrière et mon unique objectif est de continuer sur ce rythme, sur cette lancée. Vous n’allez pas parvenir à me faire dire : “C’est moi qui dois le gagner !” C’est aux experts qui votent que revient cette mission. C’est entre leurs mains !


Vous mis à part, quels sont les cinq qui méritent le plus la distinction ?


Pour moi, ce sont Raphaël Varane, Antoine Griezmann, Kylian Mbappé, Cristiano Ronaldo et Lionel Messi.


Vous n’êtes pas rancunier en mettant trois Français...


Comme 2018 est l’année du Mondial, il convient naturellement d’en tenir compte. Varane a aussi connu une saison fantastique avec le Real Madrid en accrochant cette troisième Ligue des champions de rang et en montrant un niveau de jeu impressionnant. Durant la Coupe du monde, il a été le meilleur défenseur central de la compétition, avec les deux Croates, bien entendu ! (Il rit.) Mbappé, lui, c’est un talent extraordinaire, une magnifique promesse pour le futur mais qui a déjà affiché un grandissime niveau. Il est vraiment très spécial. Je me souviens que mon coéquipier de la sélection, Daniel Subasic, m’avait dit un jour : “Il y a un jeune joueur à Monaco, tu vas voir, il est incroyable et un jour il sera l’un des meilleurs du monde !” Il me parlait déjà de Mbappé alors qu’il n’était pas connu. Je suis certain que Kylian va progresser. Et, bien entendu, je citerais Griezmann, qui est, des trois Français, celui que je mettrais en avant pour tout ce qu’il a réalisé cette année.


Que vous reste-t-il du Mondial ?

C’est difficile à dire. Nous avons atteint la finale en représentant notre pays. Le rêve de tout enfant. Je ne vais pas vous cacher que ce fut très difficile de la perdre, cette finale. Beaucoup de tristesse, de déception... Mais, en rentrant ensuite en Croatie, quand nous avons vu tous les gens qui nous attendaient, nous nous sommes rendu compte qu’atteindre la finale était déjà un grand succès. Ce fut un immense exploit pour un petit pays comme le nôtre, indépendant depuis si peu de temps, face à de grandes puissances footballistiques. Alors, avec la patine du temps, c’est surtout le sentiment de fierté qui reste.


Dans le tunnel qui conduisait au terrain ce jour- là, à quoi pensiez-vous ? Aviez-vous parlé avec Varane ?


Oui, je me souviens avoir salué Raphaël... mais c’était un salut un peu froid ! (Il sourit.)


Quels sont les flashes du jour de la finale qui vous restent en mémoire ?


J’en ai plusieurs. D’abord, me vient l’image du moment où nous sommes allés à l’échauffement et que nous avons vu tous nos supporters. Je retiens aussi le but de l’égalisation (inscrit par Perisic à la 28e). Mais également l’instant où j’ai été élu meilleur joueur du Mondial. Bon, c’est vrai que je n’avais pas l’air très heureux, mais nous avions perdu et, moi, j’aime la victoire et je ne me sentais pas très bien. Ce prix individuel reste toutefois un bon souvenir. Je retiens enfin cette image de la pluie dans le stade et de nos fans restés dans les gradins pour nous applaudir et continuer à chanter. Bon, finalement, nous, les Croates avons perdu sur des détails, mais la France a marqué quatre buts. Rien à ajouter. Chapeau !


Le Real a vu partir cet été Zidane et Cristiano Ronaldo, deux éléments très importants. Lequel des deux vous manque le plus ?


Nous avons vécu ensemble des moments impossibles à réitérer, je crois. Tous deux ont apporté beaucoup à ce club. De Zidane, je peux dire que j’ai énormément appris à ses côtés, au fil de nos longues conversations. Quand un footballeur comme lui devient entraîneur, qu’il te fait confiance et qu’il te donne des conseils, c’est quelque chose qui te marque. Tant Zizou que Cristiano vont me manquer en tant que professionnels et en tant qu’hommes car les succès nous ont unis, nous ont rapprochés de manière très spéciale. Mais, maintenant, nous avons débuté une nouvelle étape. Le Real t’oblige à regarder vers l’avant de par son exigence quotidienne. Tu ne peux pas toujours penser au passé.


Il n’empêche. Avez-vous été surpris par leur départ si soudain ?


Oui, j’ai été surpris. Je ne m’y attendais pour aucun des deux. Je ne pensais pas que Zidane allait s’en aller. Même chose pour Cristiano Ronaldo. D’ailleurs, quand avait surgi la rumeur sur Cristiano, nous faisions des paris entre nous dans le vestiaire et nous étions persuadés qu’il allait rester finalement. Mais bon, chacun fait son choix de vie. Je ne peux que leur dire chapeau pour ce qu’ils ont réalisé à Madrid.» 

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